« Marie Béquet de Vienne, une vie pour l’enfance », de Dominique Segalen : extrait chapitre 2

Chapitre 2 « Nourrices et nourrissons »

(…)
Le 23 décembre 1874, le sénateur Théophile Roussel, membre de l’Assemblée Nationale et grand admirateur des travaux de Louis Pasteur, fait voter la « loi Roussel », relative à la protection des enfants du premier âge.
Une batterie de réformes médicales et d’hygiène sociale est mise en œuvre, dans l’espoir de redresser la balance démographique.
On introduit des procédures de surveillance des enfants et des nourrices. La loi prévoit des Carnets de nourrice à la chèvre (1), une succession d’articles soigneusement détaillés que les nourrices découvrent avec réticence.
Hélas, la loi Roussel reste dans les premiers temps inefficace malgré le bataillon de plus de 4000 médecins inspecteurs, créé pour veiller à son application : en réalité, les inspections sont très sommaires. Mal rétribués, les médecins ou les fonctionnaires expédient rapidement les examens et la publication de leurs conclusions.
De son côté, la classe populaire accepte très difficilement ce système de surveillance généralisée.
En 1876, Marie Béquet s’intéresse de très près à ce véritable fléau qu’est la mortalité infantile. La jeune femme n’a que vingt-deux ans mais elle fait preuve d’une grande lucidité, ce qui lui permet de regarder les choses en face. La lenteur des actions mises en place la bouleverse. Rien ne progresse véritablement :
Les ouvriers travaillent toujours aussi dur et meurent avant leur trentième année. Leurs enfants vont à l’école le ventre vide. Beaucoup de jeunes mères sont abandonnées une fois enceintes. Celles qui rejoignent la ville pour travailler dans les usines abandonnent leurs bébés à l’hospice des enfants trouvés qui, à son tour, les place chez les nourrices de campagne dans des régions reculées où ils meurent par manque de soins et d’hygiène.
De plus, les résultats des premiers essais d’allaitement artificiel sont loin d’être concluants. Biberons à main, à soupape, biberons éponge, limandes, à tube ou à long tuyau… tous ces systèmes ont le même défaut : le lait caillé stagne et fermente rapidement. Plus des trois-quarts des nouveau-nés mis à ce régime n’y survivent pas.
Que faire pour agir concrètement et mettre fin à cette hécatombe ?
Les premiers temps, Marie se sent certainement impuissante devant l’ampleur de la tâche à accomplir. De plus, elle ne découvre en matière de bienfaisance que des œuvres religieuses, or la charité chrétienne ne lui convient pas. Au commandement Aimez-vous les uns les autres, elle préfère Aimez les autres.
Elle décide d’agir seule et cette décision, qui n’a rien d’un passe-temps ou d’une toquade passagère, l’engagera pour toute une vie.
Ses premières visites improvisées auprès des familles les plus pauvres sont un véritable électrochoc.
Quel contraste, entre les taudis encombrés et insalubres dans lesquels vivent des familles entières – qui dorment sur la même paillasse, mélangeant infirmes, vieillards et enfants couverts de gourme – et sa vaste demeure garnie de tableaux, de livres précieux, de porcelaines fines !
Ce n’est pas le dénuement qui la heurte le plus, mais l’impuissance du plus faible pris dans un engrenage implacable : les hommes se tuent à la tâche pour rapporter à leur famille de quoi survivre, le désespoir les rend souvent violents, injustes, égoïstes, mais que dire des femmes qui enfantent, doublement affaiblies et responsabilisées par ce fardeau supplémentaire ! Incapables de concilier une telle charge avec la fatigue d’une écrasante journée de travail, elles délaissent leurs nourrissons ou les abandonnent. Veuves ou abandonnées, certaines en viennent même à l’infanticide.
Pour Marie Béquet, tout commence par cette simple prise de conscience : le binôme femme-enfant est le maillon le plus faible de toute la chaine de la société, alors qu’il constitue sa base. Ce paradoxe lui paraît inconcevable.
Elle n’imagine pas encore quelle solution proposer, mais comprend que l’action doit primer sur les grandes déclarations. Lorsque l’urgence est là, il n’est plus temps de tergiverser : un bras coupé réclame un garrot, pas un diagnostic.
Ses visites se succèdent et lui apprennent beaucoup sur « l’humanité souffrante » dont elle réalise que, jusqu’ici, elle ignorait à peu près tout.
Les idées républicaines de Léon Béquet lui apportent beaucoup. Son ouverture d’esprit aussi, son érudition, sa profonde estime pour les gens du peuple dont il est aussi proche que des Hommes d’Etat, sa jeunesse passée en Algérie lorsque son père était fonctionnaire du Gouvernement : tout cela offre à la jeune Marie un angle de vue singulier qu’elle saura mettre à profit.
On parle beaucoup d’initiatives privées dans le domaine de la bienfaisance, de l’assistance, des soins médicaux, de la recherche scientifique et même de l’industrie. Être l’épouse du conseiller d’Etat Léon Béquet lui permettra d’obtenir habilement le soutien des milieux politiques et philanthropes : des réseaux puissants. (…)

(1) Ces carnets délivrés aux nourrices étaient régis par la Loi du 23 décembre 1874 et ses nombreux articles, conclus par diverses recommandations spéciales, dont l’une assez pittoresque interdisant aux nourrices de garder dans la même pièce que les nourrissons les animaux domestiques comme… les porcs !!!

Exemple d’un carnet de nourrice conservé aux Archives départementales de Saône-et-Loire :
http://www.archives71.fr/index.php?module=cms&action=get&id=2012100212340958

article nourrice à la chèvre_extrait

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