« La fraternité en action », par Olympe Gevin-Cassal : Le Refuge-Ouvroir de Marie Béquet de Vienne

« La fraternité en action », par Olympe Gevin-Cassal, préface de William Poulin

(description du Refuge-Ouvroir de Mme Béquet de Vienne, Avenue du Maine)

 » Parmi les œuvres les plus propres à lutter contre l’effrayante mortalité infantile, parmi les meilleures, nous pouvons citer la Société de l’Allaitement maternel et des Refuges-Ouvroirs pour les femmes enceintes qui doivent leur création à Madame Béquet de Vienne.

Dès l’enfance, habituée à vivre dans un milieu philanthropique, Mme Béquet de Vienne fut attirée surtout vers l’enfance malheureuse, et créa en 1876 la Société Nationale des amis de l’enfance, qui devint plus tard la société susnommée.

Le but de la Société de l’allaitement maternel est de faire visiter des mères indigentes, d’abord par une dame patronnesse qui s’enquiert du nombre de leurs enfants, de leurs besoins, puis, par un médecin chargé de surveiller l’état de santé de la mère et du bébé. La société distribue des bons de pain (quatre kilos par semaine et par mère secourue), des bons de viande, des layettes, des berceaux, matelas, couvertures, draps et vêtements, plus du lait, dont la qualité est vérifiée par de fréquentes analyses. Cette assistance est donnée pendant une année, et se continue quelques mois après, si le médecin l’a jugée nécessaire.

A peine la société fonctionna-t-elle que l’excellente créatrice fut frappée de l’excessive mortalité du premier âge, par la mortalité surtout des enfants naturels et de ceux des femmes miséreuses privées de nourriture pendant leur grossesse et travaillant au dessus de leurs forces jusqu’à la veille de leurs couches. Aussi songea-t-elle de suite à organiser un refuge où les femmes enceintes pussent trouver abri et nourriture pendant les derniers mois de leur grossesse. A travers mille difficultés – les idées à cette époque là n’était pas encore en marche comme aujourd’hui – Mme Béquet de Vienne arriva à rallier à son projet et son comité de patronage et le Conseil Municipal de Paris qui fut tout de suite convaincu de l’excellence de la cause qu’elle défendait, et en mars 1892, avenue du Maine 203, l’on inaugurait le refuge, qui a acquis aujourd’hui une renommée bien méritée, non seulement en France, mais à l’étranger.

Aérée par de grandes baies, donnant sur une large avenue côté façade et sur de petites cours gazonnées à l’intérieur, la bâtisse est des plus gaies d’aspect. Dès l’entrée (nous la visitâmes en hiver), une douce chaleur de calorifère vous réjouit, et c’est dans le couloir vitré menant aux salles, la joie d’une véritable serre peuplée de palmiers, de plantes de tous genres. Vaste réfectoire, grandes salles, dortoirs, cuisine aux cuivres étincelants, tout y est d’une propreté non apparente mais réelle.

La fraternité en action_O Gevin Cassal_promenoir

D’après les ordres du médecin, – qui a établi également le programme des heures de travail, – chaque pensionnaire a droit à une demi-livre de viande quotidiennement pour les deux repas, et le pain lui est donné à volonté. Ah ! les malheureuses femmes, nous dit la directrice, comme elles nous arrivent affamées, pour la plupart, ne pouvant les premiers jours arriver à se rassasier. (…) Quelques unes, farouches d’abord, se replient sur elles-mêmes, ne cessent de pleurer. Mais, petit à petit, avec une meilleure hygiène, la tranquillité et la résignation leur reviennent, auxquelles s’ajoutent bientôt la gratitude envers leurs bienfaiteurs et une véritable amitié pour leurs sœurs d’infortune. (…)

Continuant notre visite, nous trouvons les dortoirs chauffés, aussi, et, contigus à ces derniers, les cabinets de toilette ne manquant d’aucun confort hygénique, sont aménagés de manière à permettre aux pensionnaires bains et ablutions ordonnancés par le docteur. A l’atelier, une trentaine de femmes éventaille des corsets, – travail facile, lequel leur formera un petit pécule de sortie et n’est exercé que l’après midi, la matinée étant consacrée aux travaux hygiéniques du ménage. Toutes les femmes ont le teint reposé, l’œil calme. Elles se savent, ici, à l’abri de toute indiscrétion, et l’on comprend quelle salutaire influence exerce sur elle cette tranquillité morale. Des dames patronnesses de l’œuvre veillent aux fournitures du vestiaire et de la lingerie. Plusieurs d’entre elles se sont adjugé le plaisir de pourvoir à telle ou telle pièce particulière de linge ou de vêtements. Mmes Pinard et Leclerc se chargent de l’entière fourniture des robes ; une autre dame approvisionne l’asile de torchons, une autre donne les mouchoirs. Les expectantes portent un uniforme de molleton gris, égayé par des manches blanches et par un tablier blanc. Il n’a rien de coquet, néanmoins, il frappe le visiteur par l’aisance qu’il laisse aux mouvements de celles qui la portent.

La fraternité en action_O Gevin Cassal_dortoir

Les trente-six lits dont dispose le Refuge-Ouvroir sont constamment occupés, et, si on en avait deux fois plus, il faudrait encore refuser des postulantes, hélas. Il y eut des périodes d’encombrement, en lesquelles on dressa des lits supplémentaires sans hésiter, malgré les ressources limitées du budget. Avant d’être admises, les expectantes sont soumises à une inspection médicale, et, dès que vient l’heure de la délivrance, elles sont conduites à la maternité, où on les distingue de suite des autres hospitalisées, non seulement par une grande propreté, mais pour la vigueur des enfants qu’elles mettent au monde.

Citons à l’appui de cette affirmation les paroles suivantes, puisées dans un rapport du professeur Pinard, présenté à l’Académie de médecine. « Presque toutes les femmes recueillies et soignées au Refuge de l’avenue du Maine viennent accoucher dans mon service à la clinique Baudelocque. Or, nous n’avons point tardé à reconnaître que la plupart des enfants de ces mères étaient remarquables par leur développement. Et, à chaque fois que, dans ma visite, je m’arrêtais près d’un berceau pour faire constater combien l’enfants qui y reposait était beau, presque toujours, quand je demandais l’origine, on me répondait : « c’est un enfant du refuge » ou : « c’est un enfant du dortoir ». Ce qui voulait dire « c’est un enfant dont la mère a été soignée soit au Refuge, soit au dortoir de la clinique ». Puis, plus loin : « J’ai pu, en éliminant les cas considérés comme pathologiques, comparer le poids des enfants chez 500 femmes reposées et soignées, soit au Refuge, soit au Dortoir, et le poids des enfants chez 500 femmes ayant travaillé jusqu’au moment de leur accouchement, et voici ce que j’ai trouvé : 500 femmes ayant travaillé jusqu’au dernier moment ont donné : Poids d’enfants : 1.505.000 grammes ; par enfant 3.010 grammes ; 500 femmes ayant séjourné au moins dix jours au Refuge : Poids d’enfants : 1.645.000 grammes ; par enfant 3.290 grammes. »

En 10 ans, la Société de l’allaitement maternel a recueilli 6.500 femmes, et, chose significative entre toutes : aucune n’est morte en couches. La Société possède aussi un dispensaire pour les maladies des femmes et des enfants, où des consultations sont données trois fois par semaine par d’éminents praticiens. Après une assez récente statistique, la France a à déplorer une perte annuelle d’environ 50.000 enfants morts-nés, faute, sans doute, de soins donnés à la mère. A quoi sert de parler repopulation devant ce chiffre effrayant des non-viables ? Parlons plutôt des Refuges-Ouvroirs et associons-nous à l’œuvre excellente de Mme Béquet de Vienne, qui va être, grâce à la loterie qui vient de lui être permise par le Parlement, à même d’essaimer dans les principales villes de France. »

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2 commentaires

  1. Une des membres actives de la Société de l’Allaitement maternel et des Refuges-Ouvroirs pour les femmes enceintes était Odette Camaüer, la mère du philosophe Gilles Deleuze

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